Il fallait bien que je finisse par y monter. Au moins une
fois dans ma vie. J’ai passé presque toute mon existence à Paris sans jamais me
donner le mal de poser mes pieds sur les marches de cette géante d’acier, le
plus grand édifice au monde durant près de 40 ans. Si seulement je n’avais pas
autant le vertige ! La première plateforme m’a suffis.
Je pourrais épiloguer sur l’objet, sa structure, son
gigantisme, cette masse de métal complètement improbable qui s’élève dans le
ciel… et son incroyable inutilité ! Pas de logement ni de bureau, aucun
centre commercial… rien, juste un ou deux restaurants et une minuscule boutique
de souvenirs. Près de 300
mètres de poutrelles d’acier pour un restaurant ?
Non, franchement il doit y avoir autre chose pour que des gens sérieux et
affairés choisissent de se délester de 7,8 millions de francs-or pour un tel
projet… Même si la somme investie, pour un quart par l’Etat français et le
reste par des investisseurs privés (la société que dirigeait Gustave Eiffel, ainsi
qu’un consortium de trois banques), a été intégralement remboursée par les
recettes de l’exposition universelle de 1889.
Un ouvrier gagnait environ 150 francs mensuel à l’époque. La
somme de 7,8 millions de francs-or n’est certes pas comparable au prix d’une
tour actuelle, comme la Tokyo Skytree,
sorte de copie japonaise de la Tour Eiffel en deux fois plus
grande (plus 550 millions d’euros). Mais pour l’époque, la construction de la Tour Eiffel
représentait tout de même une aventure technique, humaine et financière conséquente.
Et dans quel but ? Celui d’afficher la suprématie du savoir-faire industriel
français… et aussi d’accomplir un pur exploit technologique. Si l’édifice doit
se montrer rentable pour que les banquiers investissent, il représente avant
tout un symbole de la modernité, de la toute puissante technicité humaine.
Comme les structures mégalithiques, les pyramides, les
temples antiques, ou les cathédrales, la Tour Eiffel symbolise une croyance autour de
laquelle se structure la civilisation : la toute puissance de l’homme qui au
travers de ses dieux ou de sa technologie va inlassablement repousser les
limites des possibles et défier la nature ! Que reste-t-il de cette
croyance ? Et autour de quelles croyances se tisse notre civilisation en
ce début de XXIe siècle ? La difficulté pour trouver une réponse va-t-elle
de paire avec le nécessaire utilitarisme autour duquel semble vouloir se
déployer tous les projets actuel ? Un utilitarisme qui vient remplir un
vide idéologique dans lequel l’humanité se perd. Aujourd’hui, plus rien ne sert
à rien, plus rien n’est fait « pour la gloire des dieux ». La plus
grande tour du monde, la
Burj Khalifa à Dubaï, qui culmine à 828 mètres, n’a rien
d’une œuvre gratuite, puisqu’elle propose toute une gammes de « services
urbanistiques » : résidences, bureaux, commerces, etc.
Et si la Tokyo Skytree
suit l’imaginaire de la Tour Eiffel en conservant un
utilitarisme fort limité, l’imaginaire d’une technologie triomphante commence à
présenter une substantielle usure… Voir un sérieux décalage avec les défis
actuels ! Il est peu probable que l’idéologie d’une technoscience
cherchant inlassablement à repousser toutes limites soit très en accord avec
l’option politique du développement durable dont le monde entier prône
l’indiscutable avènement.
Est-il temps pour l’humanité d’édifier un nouveau temple à ce
choix de civilisation entrevue comme devant dominer les siècles à venir ? Si
édifier une tour géante au développement durable risquer de se montrer aussi
absurde que ridicule, l’humanité n’attend-elle pas que des investissements
substantiels soient rapidement entrepris pour enclencher ce virage de
civilisation, sans visée utilitaire ouvrant sur des bénéfices à court
terme ? Quel grand œuvre entreprendre afin de rendre tangible un vœux pieux
qui aujourd’hui se perd dans un avenir incertain ? Le développement
durable s’accommode néanmoins plutôt mal de ces symboles de puissance
(masculine ?) dont les érections aussi impressionnantes que coûteuses
constituent des dépenses en énergie et en ressources totalement incongrues avec
la nécessaire et relative sobriété qu’il implique.
Le développement durable sonne-t-il le glas du
monumentalisme à la gloire des dieux ou du génie de l’homme ? En tous les cas,
il ne s’encrera dans la réalité qu’à la condition que l’humanité apprenne à
gérer son désir de toute puissance et renonce recouvrir le monde de ses temples
titanesques. Gardons précieusement ces souvenirs des civilisations anciennes où
quelques désirs incommensurables ont su trouver des voies pour s’édifier dans
des œuvres gigantesques… Gardons bien ces temples fous, car l’avenir devra
trouver des chemins plus sobres pour exprimer ces folies qui font la misère ou
la grandeur de l’homme.
Je
regarde ces arches enchevêtrées de milliers de poutrelles métalliques et c’est
vers la fin d’une époque que mes pensées dérivent… Ca ne peut plus exister,
même si un tel objet est quand même monstrueusement grandiose !

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